Aviation, amour et pissenlits…
Pierrot. – Ah, mais c’est tout comme je te le dis !
Charlotte. – Allez, je ne te crois pas.
Pierrot. – Tu as tort de ne pas me croire, puisque c’est la vérité. Je te dis la vérité.
Charlotte. – Tu ne me feras pas gober une chose pareille.
Pierrot. – Mais puisque je te le jure !
Charlotte. – Allez, allez, allez, Pierrot !
Pierrot. – Ah, mais ! Charlotte !
Charlotte. – Tss tss.
Pierrot. – Charlotte, veux-tu que je crache ?
Charlotte. – Pouah ! Mais quel dégoûtant !
Pierrot. – Tu sais bien que par chez nous, quand on crache, c’est qu’on dit vrai de vrai. Juré, croix de bois, si je mens, je vais en enfer.
Pierrot crache.
Charlotte, impressionnée. – Alors, ce n’est pas de la blague ? (Pierrot crache encore.) Tu l’as vraiment sorti de l’eau ?
Pierrot. – Mais oui, puisque je te le dis ! Pas plus tard que ce matin. De la rivière en bas. Il s’est pris une balle dans la carlingue. Il volait en rase-mottes. Il a atterri dans le champ des pommiers et pa-plank, pa-plank, pa-plank, cataclac et paf ! Il est allé se ficher dans la rivière. Moi, je vois ça, j’étais en train de ramasser des pissenlits, il y en a plein par là-bas, c’est bon avec des pommes de terre, j’en mangerais tous les jours, je vois ça, je me dis : « Oh, bon sang ! » et je cours, je cours, je me dis : « Le pauvre gars ! Le pauvre gars ! » J’arrive. Le tableau ! Il y a la tête de l’avion en train de boire la tasse et puis le cul qui pointe au ciel. « Oh la, oh la ! », que je fais. « Ça va, là-dedans ? » Pas un bruit. Oh la la ! Alors, j’y vais, les deux pieds dans la flotte, je me retrousse le pantalon quand même parce que, hein, j’ai fait lessive il n’y a pas deux mois, et il est là, dans son petit fauteuil, la tête comme ça…
Pierrot penche la tête sur le côté en tirant la langue et en poussant un râle.
Charlotte. – Ah, non, quelle horreur ! Et alors ?
Pierrot. – Je lui dis : « Oh hé ! Oh hé, monsieur, hé oh ? Oh ? »
Charlotte. – Et alors ?
Pierrot. – Alors, oh nom de Dieu, la trouille ! D’un coup, le voilà qui se redresse la tête, qui attrape sa mitrailleuse et puis qui gueule : « Salaud de Fritz ! Je vais t’avoir ! Je vais t’avoir, mon salaud, tu vas voir ! » Et ta-ta-ta-ta-ta ! Il commence à tirer dans la rivière. « Oh hé, monsieur, oh hé ! Oh hé, stop ! » que je lui fais. « Stop ! Stop ! » Alors, boum, il me regarde comme ça…
Charlotte. – Ouh la la ! Comme ça ?
Pierrot. – Comme je te dis. Et puis, il me fait : « Je ne suis plus vraiment en l’air, là, si ? » « Ah, non, ça non, vous n’êtes plus en l’air. » « Et je l’ai eu ? » « Qui ? » « Le Fridolin ? » « Euh, non. Par contre, je crois que vous avez descendu un brochet. » Il regarde autour de lui. Et puis tu sais quoi ?
Charlotte. – Quoi ?
Pierrot. – Il se met à rigoler.
Charlotte. – À quoi ?
Pierrot. – À rigoler.
Charlotte. – À rigoler ?
Pierrot. – Comme ça, tiens.
Pierrot se met à imiter Jean en train de rire, mais c'est assez moyennement réussi.
Charlotte. – Arrête, Pierrot, tu me fais peur.
Pierrot. – C’était pour te montrer.
Charlotte. – Oui, oui. Et il rigolait ?
Pierrot. – Ah, oui, ça, et puis de bon cœur alors ! Et puis au bout d’un moment, il m’a fait : « Bon, mon gars, tu me fais sortir de là ? » Alors, je l’ai aidé à sortir de son coucou. Et puis voilà.
Charlotte. – Eh ben eh ben ! Il n’y a pas à dire, ils sont quand même pas faits comme tout le monde, ces gars-là.
Pierrot. – Ah, non, ça, pas comme tout le monde. Déjà, moi, monter dans un truc en l’air comme ça, je ne voudrais pas.
Charlotte. – Ah, moi, j’aimerais bien.
Pierrot. – Ah, c’est nouveau, ça !
Charlotte. – J’imagine la sensation, ce que ça doit te faire là. Déjà qu’à la foire, à Reims, dans le grand manège…
Pierrot. – Ah, ben ça, si c’est pour vomir !
Charlotte. – Ah, tu es vraiment dégoûtant !
Pierrot. – Oui, peut-être bien, mais tu m’aimes un peu quand même, dis, hein ?
Charlotte. – Oh, arrête un peu avec ça ! Oui, oui, oui…
Pierrot. – Bon. Alors, tu viendras manger des pissenlits avec moi ce soir chez maman ?
Charlotte. – Pff…
Pierrot. – Ben quoi ?
Charlotte. – Oh, rien, mais bon, les pissenlits, hein…
Pierrot. – C’est délicieux, les pissenlits. Tu n’aimes plus ça ? Je changerai la sauce, si tu veux. Tu veux ?
[…]